Introduction
Conclusion

Chapitre 5 – Connaître les Théories de l’apprentissage

1. Attention aux raccourcis !

Depuis quelques années, on observe un accroissement de l’intérêt du grand public pour les méthodes d’éducation et de « dressage » des animaux domestiques. La plupart des éducateurs et des comportementalistes communiquent volontiers sur les fameuses « théories de l’apprentissage », censées expliquer de manière concrète et rigoureuse comment l’animal apprend et mémorise ce qu’on souhaite lui enseigner. Sauf que…

L’apprentissage est par définition continu. De l’état de fœtus à la mort de l’individu, tout est apprentissage : l’animal (tout comme l’humain !) est confronté à des stimuli, à des modifications environnementales, à des rencontres, à des expériences plus ou moins positives… En permanence, il s’adapte, son comportement évolue et des apprentissages se mettent en place, consciemment ou non.

On entend souvent actuellement, notamment sur les réseaux sociaux, que telle espèce utilise tel type d’apprentissage, alors que telle autre aura recours à un autre type de conditionnement. Par exemple, certains cavaliers expliquent que les chevaux sont adaptés au renforcement négatif de par leur morphologie alors que les chiens, de par un instinct plus développé de prédateurs, seraient plus réceptifs au renforcement positif.

Attention : tous les êtres vivants sont confrontés à des apprentissages très diversifiés tout au long de leur existence, et le fait qu’ils soient herbivores ou carnivores, qu’ils vivent dans l’eau ou sur la terre, qu’ils soient sauvages ou domestiqués, ne les prédestine pas à apprécier un type d’apprentissage plus qu’un autre !

Lorsque vous démarrez volontairement un apprentissage avec votre cheval, en vous donnant par exemple pour objectif de réussir un exercice précis, vous ajoutez simplement une ligne à tous les apprentissages que votre compagnon équin fait au cours de sa journée. Quand il observe des congénères jouer, quand il entend la porte de votre voiture claquer, quand il surveille les déambulations d’un lièvre au bord de son pré, votre cheval emmagasine des informations, les stocke et les mémorise. Il est possible que ces informations lui soient utiles rapidement, ou qu’il n’y ait plus jamais recours. Mais tout comme l’être humain analyse et s’adapte en permanence à son milieu, le cheval apprend sans cesse.

Dans l’optique de créer des séances de travail confortables et efficaces, il est intéressant de comprendre et de connaître la manière dont on peut enseigner au cheval la réponse que l’on attend. Certaines approches sont en effet à favoriser parce qu’elles préservent le bien-être du cheval et mettent en valeur ses choix et sa sensibilité. Comprendre et respecter les « théories de l’apprentissage » est donc essentiel, mais il ne faut pas perdre de vue qu’elles n’expliquent pas chacun des faits et gestes de notre cheval !

NB : les types d’apprentissages présentés dans ce chapitre sont ceux prouvés / utilisés chez les chevaux. D’autres apprentissages, comme l’empreinte chez les oiseaux, existent mais ne sont pas évoqués ici.

2. Les apprentissages individuels

  • Attachement

L’attachement est la première forme d’apprentissage du poulain nouveau-né. Il se développe avec le temps et les contacts répétés et permet la mise en place de comportements de soins, de nourrissage, de contacts entre la mère et son jeune. La qualité de l’attachement dépend de la présence de la jument et de ses comportements, ainsi que de la qualité de l’allaitement, véritable lien nutritif et émotionnel entre mère et jeune. L’attachement est un besoin primaire et des lacunes peuvent entraîner des troubles importants tout au long de la vie de l’individu.

  • Apprentissage latent

Intimement lié au comportement exploratoire de l’animal, l’apprentissage latent est un apprentissage individuel et se met en place au cours des déplacements du cheval sur le domaine vital dès son plus jeune âge. Dans l’apprentissage latent, il n’y a pas d’avantage ou de désavantage immédiat et aucun renforcement direct. Les informations accumulées pendant les pérégrinations du cheval sont mémorisées et pourront être réutilisées ultérieurement par l’individu. Celui-ci engrange en effet un nombre important d’informations sur son environnement (biotique et abiotique) au cours de ses déplacements, et ce d’autant plus qu’il aura un tempérament curieux. Il apprend à choisir ses trajectoires, ses allures de déplacements, à réagir aux changements de sols et élabore peu à peu de véritables « cartes mentales » qui lui permettront de se rendre efficacement d’un point A à un point B ultérieurement.

Le rôle de l’environnement social et notamment de l’attachement sécurisé à la mère est primordial dans ce type d’apprentissage. Un cheval ayant lié une relation sécurisée à sa mère exprimera plus de comportements exploratoires, sera donc plus à même d’apprendre et donc de s’adapter efficacement à son lieu de vie.

 

3. Les apprentissages non-associatifs

Les apprentissages non-associatifs supposent la présentation d’un seul stimulus.

Habituation

Lors de l’habituation, un stimulus est répété de façon prolongée sans dépasser le seuil homéostasique (« ligne rouge » de l’animal, au-delà de laquelle l’émotionnel prend le dessus). La réponse comportementale du cheval diminue peu à peu, au fur et à mesure qu’il apprend que le stimulus n’a pas de valeur et pas de signification.

Attention : l’habituation ne concerne pas les stimuli nociceptifs (provoquant une douleur) !

Par exemple, le vent fait claquer une bâche à l’entrée de l’écurie. Si son box est suffisamment éloigné pour que le stimulus ne le stresse pas trop, le cheval va peu à peu s’habituer à ce bruit et ne réagira bientôt plus lorsque le vent se lève. Ses comportements d’inquiétude vont diminuer peu à peu jusqu’à disparaitre.

Si le stimulus anxiogène est présenté dans une situation différente de la situation initiale, ou associé à d’autres éléments stressants, la réaction comportementale initiale pourra revenir, voire s’exprimer encore plus fortement (si le bruit de la bâche qui claque est associé du jour au lendemain à une forte explosion, la réaction de peur du cheval pourra réapparaitre). Même chose si le stimulus, initialement stressant pour l’animal, n’est plus présenté pendant trop longtemps (si la bâche est enlevée pendant 6 mois et réapparait subitement dans le paysage habituel du cheval, il est probable qu’il exprime à nouveau des comportements de peur). On parle alors de déshabituation.

 

Sensibilisation

A l’inverse de l’habituation, la sensibilisation correspond à une augmentation des réactions comportementales. Le stimulus répété de manière intensive ne s’arrête pas quand le seuil homéostasique du cheval est atteint, ce qui peut provoquer des comportements de fuite ou d’attaque. La sensibilisation concerne aussi les stimuli nociceptifs et est profondément ancrée, surtout lorsqu’elle met l’animal dans une situation où il craint pour sa sécurité.

La désensibilisation est possible mais d’autant plus délicate et longue à obtenir que la sensibilisation a été provoquée par un stimulus douloureux ou angoissant (par exemple, un soin vétérinaire non préparé qui entraîne peu à peu le cheval dans une spirale de comportements de peur et de fuite dès qu’il aperçoit le véhicule du praticien).

4. Les apprentissages associatifs

Dans les apprentissages associatifs, il y a présentation de deux stimuli ou association d’un comportement et de ses conséquences.

Conditionnement Classique / Répondant / Pavlovien / de Type 1

Datant du tout début du XXème siècle, l’étude du russe Ivan Pavlov mettait en exergue la salivation importante d’un chien confronté à la sonnerie d’une cloche, bruit « neutre » et a priori sans signification ayant été préalablement associé à la distribution de nourriture.

Avant le conditionnement classique :
Stimulus Neutre (bruit de la cloche) # Réaction à Réponse Neutre
Stimulus Inconditionnel (nourriture) = Réponse inconditionnelle (salivation) à automatique !
 
Pendant le conditionnement classique :
Stimulus Neutre présenté quelques secondes avant Stimulus Inconditionnel, de façon répétée.
Peu à peu, la présentation du Stimulus Neutre amène l’apparition de la Réponse Inconditionnelle initiale. La présentation du Stimulus Inconditionnel n’est plus indispensable.
 
Après le conditionnement classique :
Stimulus Neutre (bruit de la cloche) devient Stimulus Conditionnel,
Réponse Inconditionnelle (salivation) devient Réponse Conditionnelle.

Ce type d’apprentissage concerne les réactions réflexes, automatiques, émotionnelles de l’organisme ! On n’apprend pas à un cheval à piaffer ou à marcher en main en utilisant l’apprentissage répondant. Par contre, vous pouvez observer des chevaux se mettre à exprimer des stéréotypies en entendant le chariot à grain rouler : il s’agit alors bien d’une association entre un stimulus neutre devenant stimulus conditionnel (bruit du chariot) et une réponse qui devient conditionnelle (stéréotypie, encouragée par le stress et l’impatience de la distribution alimentaire à venir).

Conditionnement Instrumental / Opérant / Skinnerien / de Type 2

Au milieu du XXème siècle, les études de Skinner expliquent l’apprentissage en plaçant l’animal (à l’origine un rat) dans un environnement totalement contrôlé (la fameuse « Boîte de Skinner ») et en observant ses réponses (« outputs ») face à des stimuli (« inputs ») mesurés et répétés. Les émotions et états internes de l’animal ne sont pas pris en compte.

Déroulement du conditionnement opérant :
Le rat est placé dans une boîte. Quand il appuie sur un levier, la première fois par hasard, de la nourriture est distribuée. Il apprend qu’appuyer sur le levier lui procure une récompense.
Peu à peu, les apprentissages deviennent plus complexes : le rat doit par exemple attendre qu’une lumière s’allume pour appuyer sur le levier et obtenir la récompense. S’il appuie à un autre moment, une décharge électrique est déclenchée au sol…

Lors d’une séance d’éducation avec votre cheval, vous faites donc de l’apprentissage instrumental / opérant… sans « Boîte de Skinner » ! En effet, votre compagnon est actif, il « opère » : il fait des choix, exprime des comportements et en constate les conséquences (qui sont renforcées positivement ou négativement, comme nous le verrons dans un prochain Module). Son comportement est ensuite modifié, adapté en fonction de son apprentissage.

Parler d’apprentissage est donc bien plus complexe qu’il n’y parait ! Ces dernières années, les théories ont succédé aux avancées, et l’on reconnait aujourd’hui que l’apprentissage n’est pas que le simple résultat d’un conditionnement basique. Profondément liées à la manière dont l’individu évolue dans son environnement, les capacités d’apprentissages dépendent en effet de son développement, de son tempérament, de ses expériences… et, dans le cas du cheval, vivant en permanence à notre contact, de la qualité de ses relations à l’Homme ! Un « détail » à garder en tête lors de vos prochaines interactions…

 

EXERCICE – MODULE 3 – CHAPITRE 5

1. Listez trois compétences que votre cheval a acquis de manière individuelle (sans votre participation ni celle d’aucun humain).

2. Listez trois compétences que vous avez enseignées à votre cheval (lors d’une séance de « travail » ou au fur et à mesure de vos manipulations quotidiennes).